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Quand les papes étaient orthodoxes - higo umène Andrew (Wade)

Von: R.V. Gronoff (regis.gronoff@ahmadinejadifrance.com) [Profil]
Datum: 16.01.2008 11:02
Message-ID: <478dd628$0$22842$426a74cc@news.free.fr>
Newsgroup: fr.soc.religion
Quand les papes étaient orthodoxes : deux lettres papales que Jean-Paul
II semble avoir oubliées

higoumène Andrew (Wade)


D'ici quelques semaines, le pape Jean-Paul II effectuera une visite en
Roumanie. Ce sera la première fois qu'il se rend dans un pays à grande
majorité orthodoxe. L'Eglise orthodoxe roumaine, il est vrai, s'est
montrée extrêmement réticente face à cette proposition de la
part du
Vatican. Le pape a voulu forcer la main à Sa Béatitude, le Patriarche
Théoctiste, en lui envoyant une requête autographe, et le Patriarche a
répondu sagement que le pape pourrait venir, comme l'invité de l'Eglise
orthodoxe, et à condition que les conflits scandaleux causés par les
uniates en Transylvanie soient préalablement terminés. Cette dernière
condition a été remplie à moitié, car après l'accord de
Blaj (où les
uniates ont reconnu que la grande majorité des ex-uniates étaient
aujourd'hui revenus à l'orthodoxie d'où ils avaient été
arrachés et
qu'ils souhaitaient y rester, et ont promis d'abandonner les conflits
portés devant les tribunaux civils) ils ont jésuitement
déclaré que les
procès en cours seraient menés à bout. Quoiqu'il en soit, le pape
sera
l'invité de l'Eglise orthodoxe roumaine et sera, tout naturellement,
reçu avec l'amour et l'hospitalité si caractéristiques des peuples
orthodoxes, qui reçoivent l'invité comme le Christ lui-même, sans
distinction de personnes, de races ou de religion.

L'accueil chaleureux qui sera réservé au pape ne doit pas, pour autant,
donner l'impression que les sourires de bienvenue impliquent que le pape
a cessé d'être l'hérésiarque dont les prétentions
dominatrices sont la
cause principale de la division des chrétiens.

A cette occasion, il semble utile de rappeler aux Orthodoxes que les
papes n'étaient pas toujours les hérétiques impérialistes
qu'ils sont
malheureusement devenus de nos jours. Il fut un temps quand les papes
étaient orthodoxes, défendant, avec une franchise et une force de
langage que peu de théologiens orthodoxes s'autorisent de nos jours, les
dogmes qu'aujourd'hui ils nient. Parmi la vaste littérature qui démontre
cette orthodoxie romaine hélas perdue, nous proposons d'examiner deux
lettres par d'admirables paladins de l'Orthodoxie - les papes Grégoire
le Grand et Jean VIII.

Quand l'empereur byzantin attribua le titre de Patriarche Ocuménique à
Jean le Jeûneur, Grégoire le Grand (c. 540 - 602) a commencé une
véritable campagne épistolaire pour montrer l'hérésie
ecclésiologique
contenue dans ce titre, au moins dans sa version latine de Patriarca
Universalis. Les lettres que nous possédons sont adressées au Patriarche
Jean le Jeûneur, à l'Empereur, au Patriarche Cyriaque, le successeur de
Jean, et aux Patriarches d'Antioche et d'Alexandrie. Nous avons choisi
sa lettre à Euloge d'Alexandrie et à Anastase d'Antioche. Du moment
où
des auteurs ultramontains ont cité quelques phrases isolées de cette
lettre pour soutenir leurs doctrines, tout en omettant le noyau qui les
détruit, nous donnerons le texte in extenso avant d'ajouter quelques
commentaires. Il s'agit de la lettre 43 du livre V des Lettres de saint
Grégoire dans l'édition bénédictine. Nous avons
numéroté les paragraphes
pour faciliter les repères.
Lettre de Saint Grégoire le Grand

1. « Grégoire à Euloge, évêque d'Alexandrie, et à
Anastase, évêque
d'Antioche.

2. «  Lorsque le Prédicateur par excellence disait : « Tout le temps
que
je serai l'Apôtre des nations, j'honorerai mon ministère [Rom 11 : 13]
»
; lorsqu'il disait ailleurs : « nous sommes devenus comme des enfants au
milieu de vous [I Thess 2 : 7] » ; il nous donnait, à nous qui sommes
venus après lui, l'exemple d'être en même temps humbles en esprit et
fidèles à conserver en honneur la dignité de notre Ordre, de
manière que
notre humilité ne soit pas de la timidité, que notre élévation
ne soit
pas de l'orgueil.

3. « Il y a huit ans, lorsque vivait encore notre prédécesseur
Pélage,
de sainte mémoire, notre confrère et coévêque Jean, prenant
occasion
d'une autre affaire, assembla un synode dans la ville de Constantinople,
et s'efforça de prendre le titre d'universel ; dès que mon
prédécesseur
en eut connaissance, il envoya des lettres par lesquelles, en vertu de
l'autorité de l'apôtre saint Pierre, il cassa les actes de ce synode.

4. « J'ai eu soin d'adresser à Votre Sainteté des copies de ces
lettres.
Quant au diacre qui, selon l'usage, est attaché à la suite des très
pieux Empereurs pour les affaires ecclésiastiques, Pélage lui
défendit
de communiquer, à la messe, avec notre susdit coévêque. Suivant les
traces de mon prédécesseur, j'ai écrit à notre
coévêque des lettres dont
j'ai cru devoir envoyer des copies à Votre Béatitude. Notre principale
intention était, dans une affaire qui, à cause de son orgueil, trouble
l'Eglise jusqu'en ses entrailles, de rappeler l'esprit de notre frère à
la modestie, afin que, s'il ne voulait rien céder à la rigueur de son
orgueil, nous pussions plus facilement, avec le secours de Dieu
tout-puissant, traiter des moyens de le réprimer.

5. « Comme Votre Sainteté, que je vénère d'une manière
particulière, le
sait, ce titre d'Universel a été offert par le saint concile de
Chalcédoine à l'évêque du siège apostolique dont je suis
le serviteur,
par la grâce de Dieu. Mais aucun de mes prédécesseurs n'a voulu se
servir de ce mot profane ; parce que, en effet, si un patriarche est
appelé Universel, on ôte aux autres le titre de patriarche. Loin, bien
loin de toute âme chrétienne la volonté d'usurper quoi que se soit qui
puisse, tant soit peu, diminuer l'honneur des ses frères ! Lorsque nous,
nous refusons un honneur qui nous a été offert, réfléchissez
combien il
est ignominieux de le voir usurper violemment par un autre.

6. « C'est pourquoi, que Votre Sainteté ne donne à personne, dans ses
lettres, le titre d'Universel, afin de ne pas se priver de ce qui lui
est dû, en offrant à un autre un honneur qu'elle ne lui doit pas. En
cela ne concevez aucune crainte des Sérénissimes Seigneurs ; car
l'empereur craint le Dieu Tout-Puissant, et il ne consent point à ce
qu'on viole les commandements évangéliques et les très saints canons.
Pour moi, quoique je sois séparé de vous par de longs espaces de terre
et de mer, je vous suis cependant étroitement lié de cour. J'ai
confiance que tels sont aussi les sentiments de Votre Béatitude à mon
égard ; dès que vous m'aimez comme je vous aime, l'espace ne nous
sépare
plus. Grâces donc à ce grain de sénevé, à cette graine
qui en apparence
était petite et méprisable et qui, en étendant de toutes parts ses
rameaux sortant de la même racine, a formé un asile à tous les oiseaux
du ciel ! Grâces aussi à ce levain qui, composé avec trois mesures de
farine, a formé en unité la masse du genre humain tout entier ; grâces
encore à cette petite pierre qui, détachée sans efforts de la
montagne,
a occupé toute la surface de la terre ; qui s'est étendue au point de
faire, du genre humain amené à l'unité, le corps de l'Eglise
universelle
; qui a fait même que la distinction des différentes parties servît
à
resserrer les liens de l'unité !

7. « Il suit de là que nous ne sommes pas éloignés de vous,
puisque nous
sommes un en Celui qui est partout. Rendons-lui donc grâces d'avoir
détruit les inimitiés au point que, dans son humanité, il n'y
eût plus
dans tout l'univers qu'un seul troupeau et une seule bergerie sous un
seul pasteur qui est lui-même. Souvenons-nous toujours de ces
avertissements du Prédicateur de la vérité : Soyez vigilants à
conserver
l'unité de l'esprit dans le lien de la paix [Eph 4 : 3] ; Cherchez à
avoir avec tout le monde la paix et la bonne harmonie, sans laquelle
personne ne verra Dieu [Héb 12 : 14]. Le même disait à ses disciples :
Si cela est possible, autant qu'il est en vous, ayez la paix avec tout
le monde [Rom 12 : 18]. Il savait que les bons ne pouvaient avoir la
paix avec les méchants ; c'est pourquoi il dit d'abord, comme vous le
savez : Si cela est possible.

8. « Mais parce que la paix ne peut exister entre deux partis opposés,
dès que les mauvais la fuient, les bons doivent y tenir du fond de leurs
entrailles. Aussi saint Paul dit-il admirablement : Autant qu'il est en
vous ; pour nous faire comprendre qu'elle doit se maintenir en nous,
même lorsque les hommes pervers la repoussent de leur cour. Nous
conservons véritablement la paix lorsque nous poursuivons les fautes des
orgueilleux sous l'impulsion de la charité et de la justice ; lorsque
nous aimons leurs personnes et que nous haïssons leurs vices, car
l'homme est l'ouvre de Dieu, mais le vice est l'ouvre de l'homme.
Distinguons, par conséquent, ce que Dieu a fait et ce que fait l'homme ;
ne haïssons pas l'homme à cause de son erreur, et n'aimons pas l'erreur
à cause de l'homme.

9. « Poursuivons donc, dans l'homme, le mal de son orgueil, en lui
restant uni en esprit, afin que cet homme soit délivré de son ennemi,
c'est-à-dire de son erreur. Notre Rédempteur Tout-Puissant donnera des
forces à notre charité et à notre justice ; il nous donnera
l'unité de
son esprit, à nous qui sommes séparés de vous par une grande
étendue de
terre, car c'est Lui qui a construit son Eglise comme une arche, en lui
donnant pour ses quatre côtés les quatre parties du monde ; il l'a faite
d'un bois incorruptible ; il l'a enduite du bitume de la charité, de
manière qu'elle n'ait rien à craindre ni du côté des vents, ni
du côté
des flots. Nous devons le prier de tout notre cour, très chers frères,
afin que, sous le gouvernement de la grâce, l'eau du dehors ne la
trouble pas, et que la droite de la Providence tienne en bon état le
fond du vaisseau ; car le Diable, notre ennemi, en sévissant contre les
humbles et en tournant autour d'eux, comme un lion rugissant qui cherche
à les dévorer, ne se contente pas, comme nous le voyons, de tourner
autour, mais il a planté si profondément ses dents dans certains membres
nécessaires de l'Eglise que, sans aucun doute (ce qu'à Dieu ne plaise !)
le troupeau sera bientôt ravagé si les autres pasteurs ne s'entendent
entre eux pour le secourir, sous les auspices du Seigneur. Songez, très
chers frères, à ce que fera bientôt celui qui, de prime abord, a
soulevé
de si détestables projets contre le sacerdoce. Il est près de nous celui
dont il a été écrit : Celui-là est roi sur tous les enfants
d'orgueil.
Je ne puis le dire sans être accablé de douleur, notre frère et
coévêque
Jean cherche à s'élever jusqu'à ce titre, en méprisant les
commandements
du Seigneur, les préceptes apostoliques et les règlements des Pères.

10. « Que le Dieu tout-puissant fasse connaître à Votre
Béatitude
combien je gémis profondément en pensant que celui qui me semblait
autrefois le plus modeste des hommes, celui que j'aimais le mieux, qui
ne semblait occupé que d'aumônes, de prières, de jeûnes, a
tiré sa
jactance de cette cendre sur laquelle il était assis, de cette humilité
dont il se faisait gloire, au point de chercher à tout s'attribuer, et
par l'orgueil d'un titre pompeux, à subjuguer tous ceux qui sont
attachés au chef unique qui est le Christ, c'est-à-dire les membres de
ce même Christ. Il n'est pas étonnant que le Tentateur, qui sait que
l'orgueil est le commencement de tout péché, qui s'en est servi tout
d'abord contre le premier homme, cherche, par ce vice, à détruire les
vertus de certaines personnes, qu'il tende un piège et qu'il mette un
obstacle à toute bonne ouvre, dans les vertus mêmes de ceux qui
sembleraient avoir échappé à ses mains cruelles.

11. « C'est pourquoi il faut prier beaucoup ; nous devons adresser au
Dieu tout-puissant de continuelles prières pour qu'il détourne l'erreur
de l'esprit de notre frère, qu'il écarte de l'unité et de
l'humilité de
son Eglise ce mal d'orgueil et de trouble. Avec la grâce de Dieu, il
faut recourir à toutes ses forces pour empêcher que, par le poison
contenu dans un seul titre, les membres qui vivent dans le corps du
Christ ne soient frappés de mort ; car permettre ce titre, c'est
détruire la dignité de tous les patriarches ; et s'il arrive que celui
qui se dit universel tombe dans l'erreur, il n'y a plus aucun évêque qui
soit resté ferme dans la vérité.

12. « Il faut donc que vous conserviez dans leur intégrité les
Eglises,
telles que vous les avez reçues, et que cette tentation d'usurpation
diabolique ne trouve chez vous aucun appui. Tenez bon, et soyez
tranquilles ; ne donnez et ne recevez jamais d'écrits qui porteraient ce
faux titre d'universel ; empêchez tous les évêques qui vous sont soumis
de se souiller en adhérant à cet orgueil, et que toute l'Eglise sache
que vous êtes patriarches non seulement par vos bonnes ouvres, mais
encore par une autorité véritable. S'il nous en arrive quelque malheur,
nous le supporterons ensemble ; et notre devoir sera de montrer, même
par notre mort, que nous n'avons rien qui nous soit cher dès qu'il en
résulte du dommage pour l'universalité. Disons avec Paul : « Le Christ
est ma vie, et mourir m'est un gain » [Phil 1 : 21]. Ecoutons ce que le
premier de tous les pasteurs a dit : « Si vous souffrez quelque chose
pour la justice, vous serez heureux » [Mt 5 : 10].

13. « Croyez bien que la dignité que j'ai reçue pour prêcher la
vérité,
nous l'abandonnerons tranquillement pour cette même vérité, si cela
est
nécessaire. Priez pour moi, comme il convient à Votre Très
Chère
Béatitude, afin que mes ouvres soient en rapport avec les paroles que
j'ai osé vous adresser. »
Commentaire sur la lettre de Saint Grégoire

Cette longue lettre est riche en enseignements ecclésiologiques.
Naturellement, les défenseurs de la papauté se limitent à citer le
n° 3.
Ils y appliquent une fausse interprétation, sans donner le contexte
historique et en faisant dire à Saint Grégoire non seulement ce qu'il ne
dit pas, mais ce qu'il nie de façon si péremptoire en maints autres
lieux. « L'autorité de l'apôtre saint Pierre » n'entraîne
pas une
juridiction universelle, selon l'enseignement - orthodoxe - de Saint
Grégoire. Preuve en est cet extrait de sa lettre (livre I, lettre 25
dans l'édition bénédictine) à Jean le Jeûneur :

« Pierre, le premier des apôtres, et membre de l'Eglise sainte et
universelle ; Paul, André, Jean, ne sont-ils pas les chefs de certains
peuples ? et cependant tous sont membres sous un seul chef. Pour tout
dire en un mot, les saints avant la loi, les saints sous la loi, les
saints sous la grâce, ne forment-ils pas tous le corps du Seigneur ? Ne
sont-ils pas membres de l'Eglise ? Et il n'en est aucun parmi eux qui
ait voulu être appelé universel. Que Votre Sainteté reconnaisse donc
combien elle s'enfle en elle-même lorsqu'elle revendique un titre
qu'aucun n'a eu la présomption de s'attribuer. »

Ce synode de Constantinople avait été convoqué pour juger un
prêtre pour
une question de discipline. Le prêtre inculpé avait eu recours à Rome,
se basant sur le Canon 3 du concile de Sardique (343 ou 344) :

« L'évêque Hosius [de Cordoue] dit : (...) Mais si par hasard une
sentence est rendue contre un évêque dans une autre affaire et il
suppose que son cas n'est pas mauvais mais bon, pour que cette question
puisse être rouverte, s'il semble bon à votre charité, honorons la
mémoire de Pierre l'Apôtre, et que ceux qui rendent le jugement
écrivent
à Jules, l'évêque de Rome, pour que, si nécessaire, le cas
puisse être
entendu de nouveau par des évêques des provinces voisinantes et qu'il
nomme des arbitres. (...) »

La version latine ajoute à la fin de ce canon :

« Est-ce que ceci plaît à tous ? Le synode répondit: Il nous
plaît. »

Au sujet de ce canon, Tillemont observe que la formulation est très
forte, pour montrer que ceci était un droit que le Pape ne possédait pas
auparavant. Pierre de Marca, en De Concordantia Sacerdotii et Imperii,
Lib. VII, Cap. iij., § 8, dit qu'ici Hosius proposait aux Pères
d'honorer la mémoire de Saint Pierre pour les mener plus facilement à
consentir à ce nouveau privilège car, comme de Marca l'a prouvé, le
droit accordé ici à l'évêque de Rome était clairement
inconnu
auparavant. Edmond Richer, de la Sorbonne, indique que la fait que la
pape est nommé démontre clairement que la provision d'un appel à Rome
dans ces canons n'était qu'une mesure temporaire.

Quoiqu'il en soit, l'évêque de Rome, Pélage, était
considéré comme juge
en dernier ressort dans cette affaire, car le Concile de Chalcédoine
(451) lui avait accordé la primauté par son canon n° 28 :

« Car le Pères justement accordèrent des privilèges au
trône de
l'ancienne Rome, parce qu'elle était la cité impériale. Et les Cent
Cinquante Evêques très pieux, motivés par les mêmes
considérations,
donnèrent des pareils privilèges (isa presbeia) au très saint
trône de
la Nouvelle Rome, jugeant justement que la cité qui est honorée avec
l'Empire et le Sénat, et qui jouit de privilèges pareils à ceux de
l'ancienne Rome impériale, devait être magnifiée comme elle l'est, et
occuper le rang après elle (...) »

Il est fort intéressant de noter que le Concile Ocuménique de
Constantinople I (381) a donc accordé des privilèges à l'ancienne
Rome
qui, par conséquent, n'en jouissait pas auparavant. En outre, la raison
pour ces privilèges accordés par droit ecclésiastique au IVème
siècle,
et par cela même manifestement non pas de droit divin, ni d'origine
apostolique, est citée : cela n'avait aucun lien avec l'apôtre Saint
Pierre, c'était tout simplement parce que Rome était la cité
impériale.
En d'autres mots, les Pères ont voulu que l'ordre ecclésiastique
reflète
l'ordre civil : ni plus, ni moins.

L'interprétation papiste d'une juridiction universelle 'en vertu de
l'autorité de l'apôtre saint Pierre' est donc parfaitement fausse.

Au contraire, tout le message de la lettre de Grégoire est que personne
dans l'Eglise n'a le droit de s'arroger le titre d'universel. La lecture
des Actes du Concile de Chalcédoine (451) ne donne pas raison à Saint
Grégoire qui, au n° 5, dit que "le titre d'Universel a été
offert par le
saint concile de Chalcédoine" aux évêques de Rome. Une telle
décision ne
s'y trouve nulle part. Malgré son erreur, Grégoire considère que le
titre d'Universel aurait été "offert" aux papes en 451, ce qui
prouve
qu'ils ne l'avaient pas auparavant, et qu'aucun pape - orthodoxe - a
jamais voulu "se servir de ce mot profane". Jean-Paul II semble n'avoir
pas prêté attention à ceci , ni à ce qui suit : "Si un
patriarche est
appelé Universel, on ôte aux autres le titre de patriarche."
Grégoire
taxe la prétention à l'universalité d'usurpation. Pourtant, le
Concile
Vatican I (1870), considéré par Jean-Paul II comme ocuménique, dit :

« Nous enseignons donc et déclarons que la primauté de juridiction
dans l'Eglise universelle de Dieu (primatum iurisdictionis in universam
Dei Ecclesiam), selon le témoignage de l'Evangile, a été promise et
conférée par le Seigneur Christ immédiatement et directement au
bienheureux Apôtre Pierre. »

Qu'en aurait dit Grégoire ? Il aurait certainement apprécié à
sa juste
valeur le Canon qui suit dans les Actes du même concile :

« Si donc quelqu'un dit que le bienheureux Apôtre Pierre n'était
pas constitué le prince de tous les Apôtres par le Seigneur Christ et la
tête visible de toute l'Eglise militante, ou qu'il avait reçu la
primauté seulement d'honneur, mais non pas de véritable et authentique
juridiction directement et immédiatement de notre même Seigneur Jésus
Christ : qu'il soit anathème. »

Il est certain que le Concile Vatican I déclare ainsi anathème le Saint
Pape Grégoire le Grand, Docteur de l'Eglise. Les ocuménistes modernes ne
manqueront pas d'opiner que tout cela a changé avec le Concile Vatican
II. Fût-ce vrai, ce serait une condamnation formidable de l'authenticité
de la doctrine conciliaire romaine qui serait ainsi capable de se
contredire de concile ocuménique en concile ocuménique. Mais Vatican II
a réitéré la doctrine de Vatican I :

« Cet enseignement sur l'institution, la permanence, la nature et
le contenu de la primauté sacrée du Pontife Romain et son rôle
infaillible d'enseignement est de nouveau proposé par ce saint synode
pour être crû fermement par tous les fidèles, et, procédant sans
déviation dans cette même entreprise, il se propose de proclamer
publiquement et d'énoncer clairement la doctrine sur les évêques comme
successeurs des apôtres, qui, avec le successeur de Pierre, le Vicaire
du Christ et la tête visible de l'Eglise toute entière, dirigent la
maison du Dieu vivant. » (Vat. II, Lumen gentium, § 18.)

N° 6 dit clairement que Grégoire ne refuse pas le titre d'universel à
Jean le Jeûneur parce qu'il voudrait le réserver pour lui-même :
"Que
Votre Sainteté ne donne à personne, dans ses lettres, le titre
d'Universel, afin de ne pas se priver de ce qui lui est dû, en offrant à
un autre un honneur qu'elle ne lui doit pas."

N° 7 dit de manière explicite que le seul pasteur universel de l'Eglise
est le Christ lui-même dans son humanité (in carne sua). Ceci ne laisse
aucune place pour un "vicaire du Christ sur la terre", car le Christ est
ressuscité dans sa chair. Grégoire n'aurait pas souscrit à
l'enseignement du concile de Florence (1439):

« Nous définissons (...) que le Pontife Romain lui-même est le
successeur du bienheureux Pierre, le prince des Apôtres, et le véritable
vicaire du Christ, la tête de toute l'Eglise et le père et docteur de
tous les chrétiens (...) »

Dans sa lettre à Jean le Jeûneur, Grégoire écrit (lettre 25,
livre 1,
édition bénédictine) :

« Le Seigneur dit à ses disciples : "(...) Ne vous faites pas
appeler Pères, car vous n'avez qu'un Père". Que direz-vous donc,
très-cher frère, au terrible jugement à venir, vous qui
désirez
non-seulement être appelé Père, mais Père universel du monde ?
(...) Par
suite de votre titre criminel et plein d'orgueil, l'Eglise est divisée,
et les cours de tous les frères sont scandalisés. »

Ceci anéantit l'enseignement du concile de Florence, mais représente
aussi la reproche de l'Orthodoxie à Jean-Paul II, d'autant plus
tranchante qu'elle provient d'un saint Pape de Rome. En effet, la
division qui sévit parmi les chrétiens roumains est causée par les
"titres criminels et pleins d'orgueil" du pape Jean-Paul II.

N° 10 réitère la doctrine orthodoxe selon laquelle aucun
évêque ne doit
"chercher à tout s'attribuer, et par l'orgueil d'un titre pompeux, à
subjuguer tous ceux qui sont attachés au chef unique qui est le Christ,
c'est-à-dire les membres de ce même Christ." N° 11 souligne la
gravité
d'une telle erreur, car "par le poison contenu dans un seul titre les
membres qui vivent dans le corps du Christ" peuvent être "frappés
de
mort ; car permettre ce titre, c'est détruire la dignité de tous les
patriarches ; et s'il arrive que celui qui se dit universel tombe dans
l'erreur, il n'y a plus aucun évêque qui soit resté ferme dans la
vérité."

La véracité de ce que dit ici Saint Grégoire a malheureusement
été
démontré peu de temps après, quand le pape de Rome et le patriarche
de
Constantinople tombèrent dans l'hérésie monothélite, ce qui
leur valut
l'anathème d'un concile ocuménique (Constantinople III : 680-681) :

« Le saint concile dit : Ayant considéré, selon la promesse que
nous fîmes à Votre Altesse, les lettres doctrinales de Serge, autrefois
patriarche de cette cité royale et protégée par Dieu, à Cyr,
alors
évêque de Phasis et à Honorius, naguère Pape de l'Ancienne
Rome, et
aussi celles de ce dernier au même Serge, nous trouvons que ces
documents sont tout à fait étrangers aux dogmes apostoliques, aux
déclarations des saints Conciles, et à tous les Pères
généralement
acceptés, et qu'ils suivent les faux enseignements des hérétiques ;
par
conséquent, nous les rejetons entièrement, et les exécrons comme
nuisibles à l'âme. Mais les noms des hommes dont nous exécrons les
doctrines doivent aussi être éjectés de la sainte Eglise de Dieu,
à
savoir, celui de Serge, autrefois évêque de cette cité royale et
protégée par Dieu (...). Et avec eux nous définissons que doit
être
expulsé de la sainte Eglise de Dieu et anathématisé Honorius, qui fut
naguère Pape de l'Ancienne Rome, à cause de ce que nous avons trouvé
écrit par lui à Serge, car il a entièrement suivi son point de vue et
confirmé ses doctrines impies. »

«A Théodore de Pharan, l'hérétique, anathème ! A Serge,
l'hérétique, anathème ! A Cyr, l'hérétique,
anathème ! A Honorius,
l'hérétique, anathème ! A Pyrrhus, l'hérétique,
anathème!»

Ajoutons donc : A Grégoire, Pape de l'Ancienne Rome, l'Orthodoxe :
mémoire éternelle ! A Jean-Paul, l'hérétique, anathème
!

Si quelqu'un pense qu'il est exagéré de lancer l'anathème à
Jean-Paul II
à cause de ses prétentions universalistes suivant l'enseignement des
conciles de Florence et de Vatican I, qu'il accepte comme ocuméniques,
qu'il lise N° 12 de la lettre de Saint Grégoire : "Notre devoir sera de
montrer, même par notre mort, que nous n'avons rien qui nous soit cher
dès qu'il en résulte du dommage pour l'universalité."

Le N° 13 montre que Grégoire considérait qu'il était tout
à fait
possible de renoncer à la position de Pape si cela était nécessaire
pour
le bien de l'Eglise. Ne serait-ce pas à propos pour Jean-Paul II, dont
les souffrances de la vieillesse et les séquelles de sa malheureuse
maladie de Parkinson le rendent plus pitoyable qu'autre chose lors de
ses apparitions publiques ? Grégoire ne voyait pas la position de Pape
comme étant une charge divine à conserver jusqu'à la mort,
coûte que
coûte. Cette sacralisation indue n'est qu'une espèce de métastase de
l'hérésie ecclésiologique de la papauté romaine. Ainsi la
lecture des
lettres de Saint Grégoire pourrait non seulement convertir l'âme de
Jean-Paul II : elle pourrait également alléger ses souffrances corporelles.
* * *

Si le pape Grégoire le Grand a des messages ecclésiologiques de si
grande importance à l'adresse de Jean-Paul II, un enseignement
parfaitement orthodoxe sur la procession du Saint Esprit se trouve dans
l'admirable lettre du pape orthodoxe de Rome Jean VIII (pape de 872 à
882) à Saint Photius le Grand de Constantinople (c. 820 - 886). Dans
cette lettre, le pape condamne l'ajout du Filioque et la doctrine qu'il
implique, sans ambages. On se souviendra que cet ajout signifie que le
Saint Esprit procède du Père (Jn 15 : 26) et du Fils (Filioque).
Lettre du Pape Jean VIII à Saint Photius

« Pour vous rassurer touchant cet article qui a causé des scandales
dans les Eglises : non seulement nous n'admettons pas le mot en
question, mais ceux qui ont eu l'audace de l'admettre les premiers, nous
les regardons comme les transgresseurs de la parole de Dieu, des
corrupteurs de la doctrine de Jésus-Christ, des apôtres et des Pères
qui
nous ont donné le symbole. Nous les mettons à côté de Judas,
puisqu'ils
ont déchiré les membres du Christ. Mais vous avez une trop haute sagesse
pour ne pas comprendre qu'il est très difficile d'amener tous nos
évêques à penser ainsi, et de changer en peu de temps un usage qui
s'est
introduit depuis tant d'années. Nous croyons donc qu'il ne faut obliger
personne à renoncer à l'addition faite au symbole, mais les engager peu
à peu et avec douceur à renoncer à ce blasphème. Ceux qui nous
accusent
de l'accepter se trompent ; mais ceux qui affirment qu'il y a parmi nous
beaucoup de gens qui l'acceptent, disent la vérité. C'est à vous de
travailler avec nous pour ramener par la douceur ceux qui se sont
écartés de la sainte doctrine. »

Commentaire

Dans l'encyclique de Jean-Paul II sur le Saint Esprit, il ne mentionne
l'Eglise orthodoxe qu'une seule fois. Sur la même page il réaffirme
l'hérésie romaine du Filioque. Par cela, il tombe sous le jugement de
son prédécesseur Jean VIII, qui le qualifie comme "transgresseur de la
parole de Dieu, corrupteur de la doctrine de Jésus-Christ, des apôtres
et des Pères qui nous ont donné le symbole". Le pape Jean l'Orthodoxe
le
"met à côté de Judas", puisqu'il a
"déchiré les membres du Christ".

Il est important de comprendre que dans l'ajout du Filioque l'église
romaine commet une double faute : celle de l'hérésie, et celle de la
désobéissance au Canon d'un Concile Ocuménique.
L'hérésie de la double
procession du Saint Esprit est fort bien analysée par le destinataire de
la lettre de Jean VIII, Saint Photius, dans sa Mystagogie du Saint
Esprit. Dire que le Saint Esprit procède du Fils, qui lui-même est né
du
Père, introduit un élément temporel dans la divine Trinité. De
cette
façon, l'éternité du Saint Esprit est nié, et ainsi sa
divinité, et donc
la Trinité elle-même. Le Filioque confond les relations qui distinguent
les trois Personnes divines, menant ainsi logiquement au modalisme, et
donc de nouveau à la négation de la Trinité. C'est aussi une
grossièreté
philosophique, par laquelle la procession éternelle du Père est
confondue avec la mission historique du Fils. Jean-Paul II ferait bien
de méditer la lettre de Jean VIII et de la comparer avec la doctrine du
concile du Latran IV (1215) :

« (...) Il est donc évident que, sans aucune diminution, le Fils en
naissant reçoit la substance du Père, et ainsi le Père et le Fils ont
la
même substance : et de cette manière le Père et le Fils sont la
même
chose, ainsi que le Saint Esprit qui procède des deux (Spiritus Sanctus
ab utroque procedens). »

La doctrine de l'église romaine a donc changé depuis Jean VIII. La
doctrine que cet admirable pape détestait tant réapparaît avec force
au
concile de Florence (1439) dans le Decretum pro Graecis :

« Nous définissons, pour que cette vérité de la foi soit
crûe et
acceptée par tous les chrétiens, et soit profitable pour tous, que le
Saint Esprit est éternellement du Père et du Fils, et qu'il a son
essence et son être subsistant du Père et du Fils en même temps, et
qu'il procède éternellement comme d'un seul principe et d'un seul
expiration des deux ; (...). »

Ce texte proclame sans rougir qu'il est licite et raisonnable d'ajouter
l'expression Filioque au Symbole de foi :

« Diffinimus insuper, explicationem verborum illorum "Filioque"
veritatis declarandae gratia, et imminente tunc necessitate, licite ac
rationabiliter Symbole fuisse appositam. »

Malheureusement pour les 'pères' du concile de Florence, le VIIème Canon
du Concile d'Ephèse (431, IIIème Ocuménique) déclare :

« (...) le saint Synode a décrété qu'il est illégal pour
tout homme
de produire, ou d'écrire, ou de compose une Foi différente (eteran)
comme rivale à celle établie par les saint Pères assemblés
avec le Saint
Esprit à Nicée.

« Mais ceux qui oseront composer une foi différente, ou de
l'introduire ou la proposer aux personnes désireuses de se convertir à
la reconnaissance de la vérité, soit du Paganisme ou du Judaïsme, ou de
n'importe quelle hérésie, seront déposés, si ce sont des
évêques ou des
clercs ; les évêques de l'épiscopat et les clercs du clergé ;
et si ce
sont des laïcs, ils seront anathématisés. »

Par conséquent, nous devons considérer que Jean-Paul II est ipso facto
déposé de l'épiscopat.

La lettre de Jean VIII donne la même conséquence de l'hérésie
du
Filioque que Grégoire le Grand avait citée pour l'hérésie d'un
évêque
universel : elle "déchire les membres du Christ" ; "par votre titre
criminel et plein d'orgueil, l'Eglise est divisée".
Conclusion

La lecture de ces deux lettres papales démontre avec une clarté
exemplaire que jusqu'au IXème siècle les papes de Rome enseignaient la
même Orthodoxie que celle de l'Eglise Orthodoxe de nos jours. Les autres
textes que nous avons cités montrent que depuis le Moyen Age, l'église
de l'Occident a changé sa foi de telle manière à se trouver en nette
contradiction avec les papes orthodoxes que nous avons cités. Les deux
lettres rétablissent la doctrine authentique au sujet de l'épiscopat
dans l'Eglise et au sujet de la procession du Saint Esprit. Les deux
papes cités considèrent que les hérésies aujourd'hui
enseignés sur ces
points par l'église catholique-romaine et très explicitement par
Jean-Paul II sont la cause de la division des chrétiens. Les Conciles
Ocuméniques ont décrété qu'une telle faute doit être
frappée par la
déposition. Grégoire dit dans sa lettre (§ 4) qu'il ne faut pas
communier avec un tel hérétique.

Nous recommandons donc l'étude approfondie de ces deux textes à
Jean-Paul II, pour qu'il se convertisse, et à nos chers frères de
l'Eglise orthodoxe roumaine, pour qu'ils ne soient pas dupes des
discours diplomates et mielleux qu'ils entendront bientôt.

higoumène André (Wade)
Belfort, mars 1999

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