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Rudolf Noureev, le danseur, les tasses et les backrooms

Von: Bien a vous (bien.a.vous@orange.fr) [Profil]
Datum: 06.11.2009 22:52
Message-ID: <Xns9CBBE8AA96D37bienavousorangefr@193.252.117.183>
Newsgroup: fr.soc.homosexualite
NOUREEV
L'insoumis
Ariane Dolfus

----------------------------------------------
[...] Pour autant, s'il tait son homosexualité, Noureev ne s'en cache
pas et la différence est de taille. En fréquentant discrètement mais
régulièrement des lieux de rencontres homosexuelles, en affichant un
look vestimentaire répondant au « dress code » homosexuel, en
dégageant
un évident érotisme sur scène comme dans la vie, il devient une
icône
gay pour toute une génération de garçons. Dans sa sexualité
comme
ailleurs, Rudolf aura su épouser son époque, et se faire épouser par
elle.

Vestimentairement, il affiche un look de « gay » viril et audacieux, qui
est un message sexuel à lui tout seul : longs manteaux de cuir noir,
rouge ou blanc, manteaux de fourrures, pantalons moulants, cuissardes,
bottes à talons, couleurs vives... Ce n'est pas l'excentricité « folle
»
et rock'n roll d'Elton John ou de Freddy Mercury, mais c'est d'une
évidente extravagance pour le monde de la danse et une mise en scène
parlante pour le monde homosexuel.

Jeune, Noureev répond aux stéréotypes de beauté
véhiculés par les
magazines pornos gays (dont il est grand lecteur) : il est fort,
puissant, musclé comme un homme protecteur. Mais il projette aussi le
phantasme de l'éphèbe éternellement jeune en présentant un
torse imberbe
puisqu'il est épilé, pratique usuelle chez les danseurs. Noureev est
d'une homosexualité suffisamment protéiforme pour plaire au plus grand
nombre.

« Noureev avait une plastique et un érotisme dans lesquels un homosexuel
pouvait effectivement se sublimer, analyse Jacky Fougeray, ancien
rédacteur en chef de Gai Pied. Sa modernité tenait au fait qu'il
montrait son corps de manière ostensible à une époque où le
corps
masculin se cachait. Il a été un repère iconographique pour les
homosexuels, comme Brigitte Bardot a pu l'être pour les hétérosexuels.
»

« Pour les jeunes homos de l'époque, confirme Didier Lestrade, futur
fondateur de Act Up Paris en 1989, Noureev donnait une image très
nouvelle de l'homme homosexuel parce qu'il était viril. Il était très
musclé et tout à fait masculin, à une époque où les
homosexuels, à
l'image des films de Visconti, avaient du mal à s'affranchir de leur
féminité. Noureev l'avait fait sans problème. Il nous donnait aussi
l'impression de ne pas vivre son homosexualité comme une croix. Pour
nous, il était béni. »

Effectivement, Noureev jouit du sexe comme il jouit de sa danse : avec
démesure, passion, gourmandise, dépouillé de tout tabou et de toute
inhibition, à l'image de ce qu'il est dans la vie. Rudolf a de gros
besoins et de grandes curiosités sexuelles. Comme pour la danse, il va
tout faire pour les assouvir, avec une liberté très étonnante pour
l'époque, et très osée vue sa célébrité.

Y compris dans sa vie homosexuelle, Noureev mène une « double vie ». Il
peut vivre avec un homme de manière très privée, et voir d'autres
hommes
de manière très publique. Il pratique à la fois ce que Guy
Hocquenghem,
journaliste, écrivain et militant homosexuel décrit comme une «
homosexualité blanche », diurne, sage et banale. Mais aussi une «
homosexualité noire », celle de la nuit, du monde interlope et des «
mauvais » garçons. Celle de Rimbaud, Genet et Pasolini.

Ainsi, le soir après le spectacle, il lui arrive de partir dans la nuit,
souvent seul, vivre une troisième vie, celle des rondes de nuit, où l'on
mène une danse de séduction purement sexuelle. Parfois, il propose à
quelques amis sûrs de l'accompagner dans quelques bars gays. « Let's go
hunting » leur dit-il. « Partons en chasse. » Mais très souvent,
il s'y
rend seul.

Pendant un temps, Rudolf fréquente comme beaucoup d'homosexuels les
vespasiennes et les jardins publics. S'imagine-t-on ce qu'a pu
représenter la liberté d'un jardin public pour un jeune homosexuel
arrivant d'Union soviétique ? Là où les Occidentaux viennent se
cacher,
Noureev peut enfin se montrer. Là, à l'air libre et libre comme l'air,
il peut rencontrer furtivement des hommes de tous âges, de toutes
origines, et de toutes conditions sociales, ce que les lieux fermés
(bars, cafés et restaurants homos) ne permettent pas. Là, on peut
assouvir les fantasmes les plus osés, sans avoir à se parler, et y
croiser aussi bien des homos que des hétéros, des gigolos, des
célébrités que des anonymes. À Paris, Noureev se balade
à Saint-Germain-
des-Prés, haut lieu de drague homosexuel dans les années soixante, il
fréquente le square de Notre-Dame connu pour ses activités nocturnes, et
surtout le jardin des Tuileries situé juste en face de chez lui. Il lui
suffit de croiser rapidement un homme de son choix, de traverser la
Seine et de faire monter chez lui l'ami d'un soir. La situation est
identique à New York, où son appartement donne sur Central Park.

À Londres, Anton Dolin, mythique danseur anglais, s'inquiète pour lui,
et le dit dans la presse dès 1968 : « J'ai dit à Rudi qu'il peut
être
aussi mauvais garçon qu'il veut, mais que s'il ne fait pas plus
attention, on va le retrouver mort dans une allée de Soho, sa tête
fracassée par une clef à molette de camionneur. » Dans les
vespasiennes
parisiennes, largement décrites par Marcel Proust ou Jean Genet, Noureev
prend aussi des risques parce que le lieu est étroit, que la police fait
des rondes, et que de nombreux voyous viennent « casser du pédé
». Parmi
eux, pouvait même facilement se glisser un agent du KGB. Mais Rudolf
fait fi de tout cela.

Le risque, la clandestinité, la sensation d'illégalité : il
connaît bien
ce type de défis. Voilà qu'il peut enfin les appliquer à sa
sexualité et
y assouvir une évidente jouissance.

Pour Didier Lestrade cependant, les risques de la drague en plein air
n'étaient pas si grands dans ces années 1960-1970. « On a du mal
à s'en
souvenir aujourd'hui, mais il y avait alors une vraie camaraderie, une
bonne ambiance dans ces lieux à l'air libre, parce que c'était une
liberté absolue que nous prenions tous, au sein d'une société
persécutrice. Aujourd'hui, ces mêmes lieux sont beaucoup plus violents.
»

Personnage éminemment pasolinien, Noureev aurait malgré tout pu y faire,
comme le cinéaste italien, de fort mauvaises rencontres nocturnes. Comme
Pasolini à la gare de Rome, Noureev fréquente notamment la gare de
Milan, haut lieu de séduction et de prostitution, qu'il montre à Roland
Petit lorsqu'ils travaillent ensemble en 1968. « Je n'avais encore
jamais vu un tel embouteillage nocturne aussi coloré, exotique et
effrayant, un carnaval cauchemardesque barbouillé de cosmétiques et de
poudre blanche. Rudolf riait beaucoup de me voir si ingénument surpris,
enfin je voulais le lui faire croire. »

Amant de la pénombre, rôdeur anonyme des nuits noires, Noureev
fréquente
ensuite les lieux les plus emblématiques de la libération homosexuelle
des années 1970-1980 : les saunas et backrooms exclusivement masculins.
Dans ces endroits payants et plus ou moins bien tenus, on vient
clairement consommer, à l'image des boîtes échangistes.

Dans les saunas, résurgences des thermes romains, on peut se faire
masser tout en regardant des films pornos, mettre au repos un corps
fatigué comme celui d'un danseur, séduire son voisin de cabine et
s'isoler avec lui dans le petit lit prévu à cet effet, le tout dans une
pénombre qui assure un relatif anonymat.

Les premières backrooms se créent au milieu des années 1970 à
New York
et San Francisco, changeant radicalement le rapport au sexe des
homosexuels qui fréquentent les lieux. De pratiquant, on devient client.
La sexualité à la marge devient une sexualité de masse,
discrète, mais
désormais institutionnalisée. Dans ces gigantesques lieux de plaisirs
à
tout prix, on renouvelle totalement les pratiques sexuelles au point que
le philosophe Michel Foucault, qui a fréquenté le Mineshaft de New York,
parle de « laboratoire d'expérimentation sexuelle ». Il est vrai que le
Mineshaft est pionnier du genre. Dans la « backroom » de cet ancien bar
du Village, on trouve des pièces plongées dans le noir total, des
petites piscines, ou bien des « glory holes », simple trou dans un mur,
par lequel on passe son sexe, un partenaire inconnu se plaçant de
l'autre côté.

À New York, qui est à l'avant-garde des nuits gays les plus folles, les
lieux les plus célèbres sont évidemment le Mineshaft qui ferme
à onze
heures du matin, et l'Anvil, créé en 1974. À ses débuts,
Noureev vient à
l'Anvil avec Truman Capote et Lee Radziwill, la soeur de Jackie Kennedy.
Puis, les lieux se sont radicalisés, et Noureev s'y rend seul, profitant
aussi des spectacles de strip-tease avant d'aller dans les « pièces du
fond ». Dans les backrooms, pas de regards inquisiteurs sauf un certain
voyeurisme, pas de jugement, pas de risques de rumeurs à l'extérieur :
dans la « backroom », on est entre soi, dans une évidente
complicité du
silence. « Lorsqu'on était célèbre comme Noureev, venir dans
des lieux
comme ceux-là lui permettait de redevenir lui-même, loin de la
société
du spectacle, estime Didier Lestrade. Il allait pouvoir rencontrer dans
un certain confort, des gens de tous les jours, être au contact de la
vraie vie. Pour nous, c'était assez rassurant et flatteur de voir
arriver une star de cette trempe. Il était sûr d'être accueilli avec
bienveillance. »

À côté de ces lieux de pénombre, Rudolf Noureev est aussi
l'égérie gay
des night-clubs flamboyants.

En décembre 1968 se crée à Paris un lieu nouveau que le danseur va
beaucoup fréquenter : c'est le Sept, situé rue Saint-Anne, à deux pas
de
l'Opéra. La rue Sainte-Anne est bien connue des homosexuels du monde
entier. Elle regorge de petits hôtels de passe, de bars et de clubs de
rencontres. Mais au 7 de la même rue, c'est un autre lieu qui émerge. Un
temple de l'homosexualité chic, fondé par Fabrice Emaer, le nouveau roi
des nuits parisiennes qui va ensuite concevoir le Palace, dix ans plus
tard.

En 1968, le Sept est une petite révolution, car on peut y dîner, danser
entre hommes, mais aussi rencontrer une clientèle assez diversifiée, car
le maître des lieux tient, justement, à ce brassage aussi social que
sexuel, puisque les femmes et les hétérosexuels sont admis. Après le
petit restaurant très élitiste du haut, on descend vers la piste de
danse où l'on vaque à une séduction chic, sans crainte d'être
dérangé
par une descente de police, qui fait confiance. Noureev devient un grand
habitué du Sept, situé à deux pas d'un temple du bonheur autrement
plus
important pour lui, l'Opéra de Paris.

Appréciant les soirées chics et chocs de Fabrice Emaer, Noureev est
ensuite un habitué du Palace, haut lieu des nuits parisiennes de 1978 à
1983, où l'on donne aussi des « Gay Tea dance » le dimanche. Le lieu
est
mixte, mais cet ancien théâtre de revue est emblématique de
l'influence
de la culture gay sur le monde de la nuit. « Le mérite du Palace
réside
en l'invention d'un nouveau genre : l'homosexualité dans un lieu
hétérosexuel, écrit Frédéric Martel. Un certain
narcissisme homosexuel
est omniprésent, symbolisé à la perfection par le long couloir
à
l'entrée avec son jeu de vitrines et de miroirs". » Noureev est dans son
élément. Là, il peut côtoyer Aragon et Yves Saint Laurent,
Thierry
Mugler et Jack Lang, Paloma Picasso et Karl Lagerfeld qui fait son bal
vénitien où Rudolf se rend habillé en académicien (Douce
François est en
Pierrot, réplique exacte du costume de Noureev dans Pierrot lunaire),
Roland Barthes et Amanda Lear, Michel Foucault et Grace Jones, Mick
Jagger et Lauren Bacall. Et tous font le spectacle lors des dîners
mondains, des bals costumés et des fêtes habituelles. Au Palace, on y
vient chic ou déshabillé, play-boy ou hippie, en cravate ou en bas
résilles. Et cette ruche sans conventions mais unie par la seule règle
de la fête ravit Noureev, qui a droit à un dîner en son honneur
dès la
première année d'ouverture, en décembre 1978.

À New York, il fréquente évidemment le Studio 54, haut lieu de
fête
encore plus sélect que le Palace. Le prix d'entrée y est élevé
(ce qui
ne concerne pas Noureev), les VIP sont déjà parqués dans des espaces
inaccessibles, mais les fêtes sont grandioses, et toutes les stars de
New York se doivent de faire leur entrée au « 54 » d'autant plus
fréquenté par Rudolf que se trouve, au-dessus, un studio de danse où
il
vient prendre sa barre » le dimanche matin.

Noureev use donc de toutes les libertés de l'époque pour jouir sans
entrave », comme on disait alors. Il passe de bras en bras mais il ne
s'attache pas.

Il pratique la séduction sexuelle comme un jeu, comme un jouet d'autant
plus séduisant qu'il peut se révéler parfois inaccessible. Ce sera le
cas avec Charles Jude. Marié, père de deux filles, le danseur étoile
français qui ressemble comme un frère à son aîné tatar
ne répondra
jamais aux sirènes constantes de Rudolf, fou d'amour pour lui. « Cela
restera un défi permanent pour lui : arriver à ses fins avec Charles
»,
estime Elisabeth Cooper. Voir Charles Jude en scène avait d'ailleurs
quelque chose de troublant, tellement il pouvait être parfois la
réincarnation même de Noureev dans sa version romantique. La relation de
Rudolf et Charles, eurasien comme lui, aura quelque chose de sublimé.
Dénuée de tout rapport sexuel, forte d'une admiration artistique
totalement réciproque, leur complicité se situera ailleurs. Fidèle
à
Rudolf jusqu'à son chevet le dernier jour de sa vie, Jude sera, au
final, l'un des rares à n'avoir humainement jamais déçu Noureev.
[...]

NOUREEV
L'insoumis
Ariane Dolfus

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