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Entretien avec Julien Coupat

Von: azza (belshazzar@altern.org) [Profil]
Datum: 16.06.2009 09:17
Message-ID: <4a3746f8$0$22174$426a34cc@news.free.fr>
Newsgroup: fr.soc.alternatives
Salut a tous.
fsa ne l"avait pas, c'est fait...
a+
Baltaz


Julien Coupat : «La prolongation de ma détention
est une petite vengeance»


Voici les réponses aux questions que nous avons posées par écrit
à Julien
Coupat. Mis en examen le 15 novembre 2008 pour «terrorisme» avec huit autres
personnes interpellées à Tarnac (Corrèze) et Paris, il est
soupçonné d'avoir
saboté des caténaires SNCF. Il est le dernier à être toujours
incarcéré. (Il
a demandé à ce que certains mots soient en italique.)

Comment vivez-vous votre détention ?

Très bien merci. Tractions, course à pied, lecture.

Pouvez-vous nous rappeler les circonstances de votre arrestation ?

Une bande de jeunes cagoulés et armés jusqu'aux dents s'est introduite chez
nous par effraction. Ils nous ont menacés, menottés, et emmenés non
sans
avoir préalablement tout fracassé. Ils nous ont enlevés à bord
de puissants
bolides roulant à plus de 170 km/h en moyenne sur les autoroutes. Dans leurs
conversations, revenait souvent un certain M. Marion [ancien patron de la
police antiterroriste] dont les exploits virils les amusaient beaucoup comme
celui consistant à gifler dans la bonne humeur un de ses collègues au beau
milieu d'un pot de départ. Ils nous ont séquestrés pendant quatre
jours dans
une de leurs «prisons du peuple» en nous assommant de questions où
l'absurde
le disputait à l'obscène.

Celui qui semblait être le cerveau de l'opération s'excusait vaguement de
tout ce cirque expliquant que c'était de la faute des «services»,
là-haut,
où s'agitaient toutes sortes de gens qui nous en voulaient beaucoup. À ce
jour, mes ravisseurs courent toujours. Certains faits divers récents
attesteraient même qu'ils continuent de sévir en toute impunité.

Les sabotages sur les caténaires SNCF en France ont été
revendiqués en
Allemagne. Qu'en dites-vous ?

Au moment de notre arrestation, la police française est déjà en
possession
du communiqué qui revendique, outre les sabotages qu'elle voudrait nous
attribuer, d'autres attaques survenues simultanément en Allemagne. Ce tract
présente de nombreux inconvénients : il est posté depuis Hanovre,
rédigé en
allemand et envoyé à des journaux d'outre-Rhin exclusivement, mais surtout
il ne cadre pas avec la fable médiatique sur notre compte, celle du petit
noyau de fanatiques portant l'attaque au cour de l'État en accrochant trois
bouts de fer sur des caténaires. On aura, dès lors, bien soin de ne pas trop
mentionner ce communiqué, ni dans la procédure, ni dans le mensonge public.

Il est vrai que le sabotage des lignes de train y perd beaucoup de son aura
de mystère : il s'agissait simplement de protester contre le transport vers
l'Allemagne par voie ferroviaire de déchets nucléaires ultraradioactifs et
de dénoncer au passage la grande arnaque de «la crise». Le
communiqué se
conclut par un très SNCF «nous remercions les voyageurs des trains
concernés
de leur compréhension». Quel tact, tout de même, chez ces
«terroristes» !

Vous reconnaissez-vous dans les qualifications de «mouvance
anarcho-autonome» et d'«ultragauche» ?

Laissez-moi reprendre d'un peu haut. Nous vivons actuellement, en France, la
fin d'une période de gel historique dont l'acte fondateur fut l'accord passé
entre gaullistes et staliniens en 1945 pour désarmer le peuple sous prétexte
d'«éviter une guerre civile». Les termes de ce pacte pourraient se
formuler
ainsi pour faire vite : tandis que la droite renonçait à ses accents
ouvertement fascistes, la gauche abandonnait entre soi toute perspective
sérieuse de révolution. L'avantage dont joue et jouit, depuis quatre ans, la
clique sarkozyste, est d'avoir pris l'initiative, unilatéralement, de rompre
ce pacte en renouant «sans complexe» avec les classiques de la réaction
pure - sur les fous, la religion, l'Occident, l'Afrique, le travail, l'histoire
de France, ou l'identité nationale.

Face à ce pouvoir en guerre qui ose penser stratégiquement et partager le
monde en amis, ennemis et quantités négligeables, la gauche reste
tétanisée.
Elle est trop lâche, trop compromise, et pour tout dire, trop
discréditée
pour opposer la moindre résistance à un pouvoir qu'elle n'ose pas, elle,
traiter en ennemi et qui lui ravit un à un les plus malins d'entre ses
éléments. Quant à l'extrême gauche à-la-Besancenot,
quels que soient ses
scores électoraux, et même sortie de l'état groupusculaire où
elle végète
depuis toujours, elle n'a pas de perspective plus désirable à offrir que la
grisaille soviétique à peine retouchée sur Photoshop. Son destin est
de
décevoir.

Dans la sphère de la représentation politique, le pouvoir en place n'a donc
rien à craindre, de personne. Et ce ne sont certainement pas les
bureaucraties syndicales, plus vendues que jamais, qui vont l'importuner,
elles qui depuis deux ans dansent avec le gouvernement un ballet si obscène.
Dans ces conditions, la seule force qui soit à même de faire pièce au
gang
sarkozyste, son seul ennemi réel dans ce pays, c'est la rue, la rue et ses
vieux penchants révolutionnaires. Elle seule, en fait, dans les émeutes qui
ont suivi le second tour du rituel plébiscitaire de mai 2007, a su se hisser
un instant à la hauteur de la situation. Elle seule, aux Antilles ou dans
les récentes occupations d'entreprises ou de facs, a su faire entendre une
autre parole.

Cette analyse sommaire du théâtre des opérations a dû s'imposer
assez tôt
puisque les Renseignements généraux faisaient paraître dès juin
2007, sous
la plume de journalistes aux ordres (et notamment dans Le Monde) les
premiers articles dévoilant le terrible péril que feraient peser sur toute
vie sociale les «anarcho-autonomes». On leur prêtait, pour commencer,
l'organisation
des émeutes spontanées, qui ont, dans tant de villes, salué le
«triomphe
électoral» du nouveau président.

Avec cette fable des «anarcho-autonomes», on a dessiné le profil de la
menace auquel la ministre de l'Intérieur s'est docilement employée,
d'arrestations
ciblées en rafles médiatiques, à donner un peu de chair et quelques
visages.
Quand on ne parvient plus à contenir ce qui déborde, on peut encore lui
assigner une case et l'y incarcérer. Or celle de «casseur» où se
croisent
désormais pêle-mêle les ouvriers de Clairoix, les gamins de
cités, les
étudiants bloqueurs et les manifestants des contre-sommets, certes toujours
efficace dans la gestion courante de la pacification sociale, permet de
criminaliser des actes, non des existences. Et il est bien dans l'intention
du nouveau pouvoir de s'attaquer à l'ennemi, en tant que tel, sans attendre
qu'il s'exprime. Telle est la vocation des nouvelles catégories de la
répression.

Il importe peu, finalement, qu'il ne se trouve personne en France pour se
reconnaître «anarcho-autonome» ni que l'ultra-gauche soit un courant
politique qui eut son heure de gloire dans les années 1920 et qui n'a, par
la suite, jamais produit autre chose que d'inoffensifs volumes de
marxologie. Au reste, la récente fortune du terme «ultragauche» qui a
permis
à certains journalistes pressés de cataloguer sans coup férir les
émeutiers
grecs de décembre dernier doit beaucoup au fait que nul ne sache ce que fut
l'ultragauche, ni même qu'elle ait jamais existé.

À ce point, et en prévision des débordements qui ne peuvent que se
systématiser face aux provocations d'une oligarchie mondiale et française
aux abois, l'utilité policière de ces catégories ne devrait
bientôt plus
souffrir de débats. On ne saurait prédire, cependant, lequel
d'«anarcho-autonome»
ou d'«ultragauche» emportera finalement les faveurs du Spectacle, afin de
reléguer dans l'inexplicable une révolte que tout justifie.

La police vous considère comme le chef d'un groupe sur le point de basculer
dans le terrorisme. Qu'en pensez-vous ?

Une si pathétique allégation ne peut être le fait que d'un
régime sur le
point de basculer dans le néant.

Que signifie pour vous le mot terrorisme ?

Rien ne permet d'expliquer que le département du renseignement et de la
sécurité algérien suspecté d'avoir orchestré, au su de
la DST, la vague d'attentats
de 1995 ne soit pas classé parmi les organisations terroristes
internationales. Rien ne permet d'expliquer non plus la soudaine
transmutation du «terroriste» en héros à la Libération,
en partenaire
fréquentable pour les accords d'Évian, en policier irakien ou en
«taliban
modéré» de nos jours, au gré des derniers revirements de la
doctrine
stratégique américaine.

Rien, sinon la souveraineté. Est souverain, en ce monde, qui désigne le
terroriste. Qui refuse d'avoir part à cette souveraineté se gardera bien de
répondre à votre question. Qui en convoitera quelques miettes
s'exécutera
avec promptitude. Qui n'étouffe pas de mauvaise foi trouvera un peu
instructif le cas de ces deux ex-«terroristes» devenus l'un premier ministre
d'Israël, l'autre président de l'Autorité palestinienne, et ayant tous
deux
reçus, pour comble, le Prix Nobel de la paix.

Le flou qui entoure la qualification de «terrorisme», l'impossibilité
manifeste de le définir ne tiennent pas à quelque provisoire lacune de la
législation française : ils sont au principe de cette chose que l'on peut,
elle, très bien définir : l'antiterrorisme dont ils forment plutôt la
condition de fonctionnement. L'antiterrorisme est une technique de
gouvernement qui plonge ses racines dans le vieil art de la
contre-insurrection, de la guerre dite «psychologique», pour rester poli.

L'antiterrorisme, contrairement à ce que voudrait insinuer le terme, n'est
pas un moyen de lutter contre le terrorisme, c'est la méthode par quoi l'on
produit, positivement, l'ennemi politique en tant que terroriste. Il s'agit,
par tout un luxe de provocations, d'infiltrations, de surveillance, d'intimidation
et de propagande, par toute une science de la manipulation médiatique, de
l'«action
psychologique», de la fabrication de preuves et de crimes, par la fusion
aussi du policier et du judiciaire, d'anéantir la «menace subversive»
en
associant, au sein de la population, l'ennemi intérieur, l'ennemi politique
à l'affect de la terreur.

L'essentiel, dans la guerre moderne, est cette «bataille des cours et des
esprits» où tous les coups sont permis. Le procédé
élémentaire, ici, est
invariable : individuer l'ennemi afin de le couper du peuple et de la raison
commune, l'exposer sous les atours du monstre, le diffamer, l'humilier
publiquement, inciter les plus vils à l'accabler de leurs crachats, les
encourager à la haine. «La loi doit être utilisée comme
simplement une autre
arme dans l'arsenal du gouvernement et dans ce cas ne représente rien de
plus qu'une couverture de propagande pour se débarrasser de membres
indésirables du public. Pour la meilleure efficacité, il conviendra que les
activités des services judiciaires soient liées à l'effort de guerre
de la
façon la plus discrète possible», conseillait déjà, en
1971, le brigadier
Frank Kitson [ancien général de l'armée britannique,
théoricien de la guerre
contre-insurrectionelle], qui en savait quelque chose.

Une fois n'est pas coutume, dans notre cas, l'antiterrorisme a fait un four.
On n'est pas prêt, en France, à se laisser terroriser par nous. La
prolongation de ma détention pour une durée «raisonnable» est
une petite
vengeance bien compréhensible au vu des moyens mobilisés, et de la
profondeur de l'échec ; comme est compréhensible l'acharnement un peu
mesquin des «services», depuis le 11 novembre, à nous prêter par
voie de
presse les méfaits les plus fantasques, ou à filocher le moindre de nos
camarades. Combien cette logique de représailles a d'emprise sur l'institution
policière, et sur le petit cour des juges, voilà ce qu'auront eu le
mérite
de révéler, ces derniers temps, les arrestations cadencées des
«proches de
Julien Coupat».

Il faut dire que certains jouent, dans cette affaire, un pan entier de leur
lamentable carrière, comme Alain Bauer [criminologue], d'autres le lancement
de leurs nouveaux services, comme le pauvre M. Squarcini [directeur central
du renseignement intérieur], d'autres encore la crédibilité qu'ils
n'ont
jamais eue et qu'ils n'auront jamais, comme Michèle Alliot-Marie.

Vous êtes issu d'un milieu très aisé qui aurait pu vous orienter dans
une
autre direction.

«Il y a de la plèbe dans toutes les classes» (Hegel).

Pourquoi Tarnac ?

Allez-y, vous comprendrez. Si vous ne comprenez pas, nul ne pourra vous l'expliquer,
je le crains.

Vous définissez-vous comme un intellectuel ? Un philosophe ?

La philosophie naît comme deuil bavard de la sagesse originaire. Platon
entend déjà la parole d'Héraclite comme échappée d'un
monde révolu. À l'heure
de l'intellectualité diffuse, on ne voit pas ce qui pourrait spécifier
«l'intellectuel»,
sinon l'étendue du fossé qui sépare, chez lui, la faculté de
penser de l'aptitude
à vivre. Tristes titres, en vérité, que cela. Mais, pour qui, au
juste,
faudrait-il se définir ?

Êtes-vous l'auteur du livre L'insurrection qui vient ?

C'est l'aspect le plus formidable de cette procédure : un livre versé
intégralement au dossier d'instruction, des interrogatoires où l'on essaie
de vous faire dire que vous vivez comme il est écrit dans L'insurrection qui
vient, que vous manifestez comme le préconise L'insurrection qui vient, que
vous sabotez des lignes de train pour commémorer le coup d'État bolchevique
d'octobre 1917, puisqu'il est mentionné dans L'insurrection qui vient, un
éditeur convoqué par les services antiterroristes.

De mémoire française, il ne s'était pas vu depuis bien longtemps que
le
pouvoir prenne peur à cause d'un livre. On avait plutôt coutume de
considérer que, tant que les gauchistes étaient occupés à
écrire, au moins
ils ne faisaient pas la révolution. Les temps changent, assurément. Le
sérieux historique revient.

Ce qui fonde l'accusation de terrorisme, nous concernant, c'est le soupçon
de la coïncidence d'une pensée et d'une vie ; ce qui fait l'association de
malfaiteurs, c'est le soupçon que cette coïncidence ne serait pas
laissée à
l'héroïsme individuel, mais serait l'objet d'une attention commune.
Négativement, cela signifie que l'on ne suspecte aucun de ceux qui signent
de leur nom tant de farouches critiques du système en place de mettre en
pratique la moindre de leurs fermes résolutions ; l'injure est de taille.
Malheureusement, je ne suis pas l'auteur de L'insurrection qui vient - et
toute cette affaire devrait plutôt achever de nous convaincre du caractère
essentiellement policier de la fonction auteur.

J'en suis, en revanche, un lecteur. Le relisant, pas plus tard que la
semaine dernière, j'ai mieux compris la hargne hystérique que l'on met, en
haut lieu, à en pourchasser les auteurs présumés. Le scandale de ce
livre, c'est
que tout ce qui y figure est rigoureusement, catastrophiquement vrai, et ne
cesse de s'avérer chaque jour un peu plus. Car ce qui s'avère, sous les
dehors d'une «crise économique», d'un «effondrement de la
confiance», d'un
«rejet massif des classes dirigeantes», c'est bien la fin d'une
civilisation, l'implosion d'un paradigme : celui du gouvernement, qui
réglait tout en Occident - le rapport des êtres à eux-mêmes non
moins que l'ordre
politique, la religion ou l'organisation des entreprises. Il y a, à tous les
échelons du présent, une gigantesque perte de maîtrise à quoi
aucun
maraboutage policier n'offrira de remède.

Ce n'est pas en nous transperçant de peines de prison, de surveillance
tatillonne, de contrôles judiciaires, et d'interdictions de communiquer au
motif que nous serions les auteurs de ce constat lucide, que l'on fera s'évanouir
ce qui est constaté. Le propre des vérités est d'échapper,
à peine énoncées,
à ceux qui les formulent. Gouvernants, il ne vous aura servi de rien de nous
assigner en justice, tout au contraire.

Vous lisez Surveiller et punir de Michel Foucault. Cette analyse vous
paraît-elle encore pertinente ?

La prison est bien le sale petit secret de la société française, la
clé, et
non la marge des rapports sociaux les plus présentables. Ce qui se concentre
ici en un tout compact, ce n'est pas un tas de barbares ensauvagés comme on
se plaît à le faire croire, mais bien l'ensemble des disciplines qui
trament, au-dehors, l'existence dite «normale». Surveillants, cantine,
parties de foot dans la cour, emploi du temps, divisions, camaraderie,
baston, laideur des architectures : il faut avoir séjourné en prison pour
prendre la pleine mesure de ce que l'école, l'innocente école de la
République, contient, par exemple, de carcéral.

Envisagée sous cet angle imprenable, ce n'est pas la prison qui serait un
repaire pour les ratés de la société, mais la société
présente qui fait l'effet
d'une prison ratée. La même organisation de la séparation, la
même
administration de la misère par le shit, la télé, le sport, et le
porno
règne partout ailleurs avec certes moins de méthode. Pour finir, ces hauts
murs ne dérobent aux regards que cette vérité d'une banalité
explosive : ce
sont des vies et des âmes en tout point semblables qui se traînent de part
et d'autre des barbelés et à cause d'eux.

Si l'on traque avec tant d'avidité les témoignages «de
l'intérieur» qui
exposeraient enfin les secrets que la prison recèle, c'est pour mieux
occulter le secret qu'elle est : celui de votre servitude, à vous qui êtes
réputés libres tandis que sa menace pèse invisiblement sur chacun de
vos
gestes.

Toute l'indignation vertueuse qui entoure la noirceur des geôles françaises
et leurs suicides à répétition, toute la grossière
contre-propagande de l'administration
pénitentiaire qui met en scène pour les caméras des matons
dévoués au
bien-être du détenu et des directeurs de tôle soucieux du «sens
de la
peine», bref : tout ce débat sur l'horreur de l'incarcération et la
nécessaire humanisation de la détention est vieux comme la prison. Il fait
même partie de son efficace, permettant de combiner la terreur qu'elle doit
inspirer avec son hypocrite statut de châtiment «civilisé». Le
petit système
d'espionnage, d'humiliation et de ravage que l'État français dispose plus
fanatiquement qu'aucun autre en Europe autour du détenu n'est même pas
scandaleux. L'État le paie chaque jour au centuple dans ses banlieues, et ce
n'est de toute évidence qu'un début : la vengeance est l'hygiène de
la
plèbe.

Mais la plus remarquable imposture du système judiciaro-pénitentiaire
consiste certainement à prétendre qu'il serait là pour punir les
criminels
quand il ne fait que gérer les illégalismes. N'importe quel patron - et pas
seulement celui de Total -, n'importe quel président de conseil
général - et
pas seulement celui des Hauts-de-Seine -, n'importe quel flic sait ce qu'il
faut d'illégalismes pour exercer correctement son métier. Le chaos des lois
est tel, de nos jours, que l'on fait bien de ne pas trop chercher à les
faire respecter et les stups, eux aussi, font bien de seulement réguler le
trafic, et non de le réprimer, ce qui serait socialement et politiquement
suicidaire.

Le partage ne passe donc pas, comme le voudrait la fiction judiciaire, entre
le légal et l'illégal, entre les innocents et les criminels, mais entre les
criminels que l'on juge opportun de poursuivre et ceux qu'on laisse en paix
comme le requiert la police générale de la société. La race
des innocents
est éteinte depuis longtemps, et la peine n'est pas à ce à quoi vous
condamne la justice : la peine, c'est la justice elle-même, il n'est donc
pas question pour mes camarades et moi de «clamer notre innocence», ainsi
que la presse s'est rituellement laissée aller à l'écrire, mais de
mettre en
déroute l'hasardeuse offensive politique que constitue toute cette infecte
procédure. Voilà quelques-unes des conclusions auxquelles l'esprit est
porté
à relire Surveiller et punir depuis la Santé. On ne saurait trop
suggérer,
au vu de ce que les Foucaliens font, depuis vingt ans, des travaux de
Foucault, de les expédier en pension, quelque temps, par ici.

Comment analysez-vous ce qui vous arrive ?

Détrompez-vous : ce qui nous arrive, à mes camarades et à moi, vous
arrive
aussi bien. C'est d'ailleurs, ici, la première mystification du pouvoir :
neuf personnes seraient poursuivies dans le cadre d'une procédure judiciaire
«d'association de malfaiteurs en relation avec une entreprise terroriste»,
et devraient se sentir particulièrement concernées par cette grave
accusation. Mais il n'y a pas d'«affaire de Tarnac» pas plus que
d'«affaire
Coupat», ou d'«affaire Hazan» [éditeur de L'insurrection qui
vient]. Ce qu'il
y a, c'est une oligarchie vacillante sous tous rapports, et qui devient
féroce comme tout pouvoir devient féroce lorsqu'il se sent réellement
menacé. Le Prince n'a plus d'autre soutien que la peur qu'il inspire quand
sa vue n'excite plus dans le peuple que la haine et le mépris.

Ce qu'il y a, c'est, devant nous, une bifurcation, à la fois historique et
métaphysique : soit nous passons d'un paradigme de gouvernement à un
paradigme de l'habiter au prix d'une révolte cruelle mais bouleversante,
soit nous laissons s'instaurer, à l'échelle planétaire, ce
désastre
climatisé où coexistent, sous la férule d'une gestion
«décomplexée», une
élite impériale de citoyens et des masses plébéiennes tenues
en marge de
tout. Il y a donc, bel et bien, une guerre, une guerre entre les
bénéficiaires de la catastrophe et ceux qui se font de la vie une
idée moins
squelettique. Il ne s'est jamais vu qu'une classe dominante se suicide de
bon cour.

La révolte a des conditions, elle n'a pas de cause. Combien faut-il de
ministères de l'Identité nationale, de licenciements à la mode
Continental,
de rafles de sans-papiers ou d'opposants politiques, de gamins bousillés par
la police dans les banlieues, ou de ministres menaçant de priver de diplôme
ceux qui osent encore occuper leur fac, pour décider qu'un tel régime,
même
installé par un plébiscite aux apparences démocratiques, n'a aucun
titre à
exister et mérite seulement d'être mis à bas ? C'est une affaire de
sensibilité.

La servitude est l'intolérable qui peut être infiniment
tolérée. Parce que c'est
une affaire de sensibilité et que cette sensibilité-là est
immédiatement
politique (non en ce qu'elle se demande «Pour qui vais-je voter ?», mais
«Mon existence est-elle compatible avec cela ?»), c'est pour le pouvoir une
question d'anesthésie à quoi il répond par l'administration de doses
sans
cesse plus massives de divertissement, de peur et de bêtise. Et là où
l'anesthésie
n'opère plus, cet ordre qui a réuni contre lui toutes les raisons de se
révolter tente de nous en dissuader par une petite terreur ajustée.

Nous ne sommes, mes camarades et moi, qu'une variable de cet ajustement-là.
On nous suspecte comme tant d'autres, comme tant de «jeunes», comme tant de
«bandes», de nous désolidariser d'un monde qui s'effondre. Sur ce seul
point, on ne ment pas. Heureusement, le ramassis d'escrocs, d'imposteurs, d'industriels,
de financiers et de filles, toute cette cour de Mazarin sous neuroleptiques,
de Louis Napoléon en version Disney, de Fouché du dimanche qui pour l'heure
tient le pays, manque du plus élémentaire sens dialectique. Chaque pas
qu'ils
font vers le contrôle de tout les rapproche de leur perte. Chaque nouvelle
«victoire» dont ils se flattent répand un peu plus vastement le
désir de les
voir à leur tour vaincus. Chaque manouvre par quoi ils se figurent conforter
leur pouvoir achève de le rendre haïssable. En d'autres termes : la
situation est excellente. Ce n'est pas le moment de perdre courage.


Propos recueillis par Isabelle Mandraud et Caroline Monnot

Le Monde, 25 mai 2009.



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