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Sophie Scholl et "La Rose blanche", par Mihail TRISCAS

Von: R.V. Gronoff (regis.gronoff@ahmadinejadifrance.com) [Profil]
Datum: 16.01.2008 11:12
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Sophie Scholl et "La Rose blanche"

Mihail TRISCAS

Malheureusement, dans les pays à majorité orthodoxe, on ne connaît pas
l’histoire du groupe de Munich, appelé par ses membres, "La rose
blanche".

Mais l’histoire de ce groupe peut-être très intéressante pour le
public
orthodoxe, car elle présente quelques caractéristiques qui la
rapprochent de l’expérience politique et spirituelle d’un groupe
analogue, "Le buisson ardent" de Bucarest.

Récemment, un film est sorti dans les cinémas parisiens – "Sophie
Scholl", un film allemand (“Sophie Scholl. Die letzten Tage”;
réalisateur: Marc Rothemund; sortie en Allemagne: 24.02.2005). Le film
retrace les dernières heures des trois des membres qui ont fondé "La
Rose blanche". C’est un film très sobre, mais qui est loin d’être un
simple documentaire sur ce groupe de résistance.

la rose blanchePlusieurs livres ont été publiés sur "La Rose
blanche".
Les deux jeunes hommes et la jeune fille (mais ils seront six en total à
être décapités) qui ont été condamnés à
mort par le régime hitlérien
finissant, sont considérés aujourd’hui par les historiens comme des
icônes de la résistance allemande face à un régime plus que
destructeur.
Mais malgré cette reconnaissance régionale dans leur pays d’origine, “La
Rose blanche” sortent seulement maintenant, en 2006, d’un anonymat
curieux. C’est vrai que déjà en 1982, leur histoire était
portée à
l’écran par le cinéaste Michael Verhoevens, mais c’est  pour la premier
fois qu’on leur rend hommage par un document artistique à la hauteur de
leur légende, qui soit reconnu en tant que tel (car “Sophie Scholl” a
été nominalisé cette année pour l’Oscar du meilleur film
étranger).

Christoph Probst (24 ans, lors de son exécution), Hans Scholl, 25 ans et
Sophie Scholl, 22 ans, ont été pris dans un engrenage infernal. On les
avait condamnés à mort pour donner un exemple à tous les
défetistes.
Hans Scholl – en quelque sorte, le chef de la bande – avait commencé
dans la Jeunesse hitlérienne. Vite lassé par les abus évidents de ses
idoles politiques et par l’ “idéal” véhiculé dans ces
milieux-là, il
rentre dans une des “Jugendschaft” - groupe de jeunes cultivés, et
survivance en temps de dictature de la “Jeunesse Confédérée”
allemande,
interdite par la Gestapo.
Ces groupes, assez communs pour l’Europe du nord et qui ont prit leur
essor à l’époque romantique, étaient de sociétés
estudiantines qui
apprenaient surtout la liberté intérieure. Tout en étant pleinement
conscients qu’après le paradis de la vie étudiante, arrive le
“purgatoire” de la vie professionnelle et de la vie de famille (avec ses
côtés anostes), la “Jugendschaft” enseignait la fortification de l’âme
par la philosophie et la contemplation poétique; la fortification du
corps, par l’escalade des montagnes et par des sports virils,
“chevaleresques”, comme l’escrime.

sophie schollCe que le filme (d’ailleurs, admirable et très exacte dans
la reconstitution des faits) montre avec beaucoup de timidité, est la
foi ardente de Hans et de sa soeur. Elevés dans le catholicisme bavarois
de leurs parents, ils avaient eu la liberté de découvrir par eux
mêmes,
par leurs lectures, les raisons plus profondes de leurs coeurs (dans la
lecture de Saint Augustin, surtout, pour Sophie); Hans avait eu
l’occasion de fortifier sa culture de l’âme par la lecture et par son
expérience de jeune étudiant en médicine envoyé sur le Front
d’ouest, en
tant qu’infirmier et sur le Front d’est, plus tard, en Russie.
Ils ne sont pas de bigots ou des “traditionalistes” – ils sont tout
simplement de jeunes gens allemands, avec du goût pour la vraie culture
et pour la liberté. Mais ils vivent tous sous un très mauvais régime.

A Munich où Hans devient étudiant en médicine, il rencontre encore
deux
jeunes gens de son âge (Willi Graf et Alexander Schmorell, à part
Christoph Probst, cité plus haut) avec lesquels il partage les mêmes
idées. Ils se rencontrent clandestinement, en peu dans l’esprit innocent
mais frondeur de la “Jugendtschaft”. Ils lisent de poèmes, ils parlent
politique à la lumière de la philosophie de Kant et de Fichte, ils sont
tous inspirés par un souffle justicier et responsable. Ce qui les
différencie d’autres jeunes gens vivant dans une époque de paix, c’est
la guerre qu’ils ont tous vécue et qui les a rendus plus mûrs et plus
graves.
C’est ce qui explique le courage insensé de commencer à produire des
tracts de proteste et de les déployer un peu dans toute l’Allemagne.
Nous sommes à la fin de 1942 et au début de 1943. La guerre avec l’Union
Soviétique est pratiquement perdue.

hans schollLe matin de 18 février 1943, Hans et Sophie (arrivée elle
aussi à l’université et vite cooptée par la société
virile de son frère)
partent vers le siège de la Ludwig-Maximilians-Universität avec une
valise pleine de tracts contre Hitler et le régime nazie. Ils les
distribuent dans tous les coins, pour que les étudiants, sortis de leurs
cours, puissent les lire. “Dans un geste de nervosité”, disent certains
historiens (ou de simple fronde juvénile), Sophie en jette une pile dans
le grand hall de l’université. Les deux seront vus par le concierge,
saisis et la Gestapo avertie. Avec Hans et Sophie, Christoph Probst sera
interrogé aussi, pendant la période 18-22 février 1943, avant
d’être
tous les trois exécutés à Munich.

*

On peut discuter leurs gestes (et le plus courageux reste d’avoir bravé
la funeste Cour de Justice Populaire de Munich et d’avoir crié dans
l’assemblée ce que les autres pensaient tout bas), et les historiens le
font presque toujours de l’angle de vue de ce qu’ils appellent, selon la
mode française, “la résistance politique”.
Mais la "Rose blanche" est plus qu’un mouvement de “résistance” – c’est
un mouvement de conscience, de choix moral, de lutte contre la lâcheté
et la passivité; ce choix moral découle non d’une idéologie, mais de
l’amour jeune pour la vie, pour la beauté de la culture, pour la noble foi.

Le filme est limité dans ses moyens d’expression. Il n’a pas pu rendre
hommage à cette lutte contre la lâcheté qui gagnait terrain dans les
coeurs de la “Rose blanche” – on nous présente seulement le cauchemar
vécut par trois jeunes après avoir fait quelque chose d’illégal en
temps
de dictature et de guerre. Les scènes de l’interrogatoire de Sophie sont
particulièrement poignants: on essaie de déstabiliser cette jeune fille
de vingt-deux ans, on la traite, tour après tour, de traîtresse,
d’idéaliste, d’irresponsable, pour finalement lui donner la peine la
plus lourde, peine qu’elle subit avec dignité et sérénité...
* * * * ** * * * * * *

Une autre scène est particulièrement bien rendue par la caméra (c’est
peut-être la plus mystérieuse d’entre les scènes du filme): juste
après
la sentence finale, et quelques minutes avant l’exécution hâtive, les
trois sont laissés, en guise de dernière faveur, de fumer ensemble une
cigarette unique; ils sont en cercle, ils fument en souriant les uns aux
autres et en se regardant avec beaucoup d’intensité – ils savourent les
derniers instants du dernier bonheur terrestre qui leurs est accordé;
quelqu’un pourrait même dire qu’ils forment une “trinité” d’amour
fraternel quant on les voit partageant avec tant de courage et
d’insouciance ce menu plaisir. Ce dernier tableau les rend très
vulnérables, donc, très humains – mais, par cela même
(c’est-à-dire, par
leur insouciance inconsciente devant la mort et par leur profonde
humanité) ils semblent invincibles et tout à fait prêts pour
l’éternité.

*Finalement le grand mystère de la “Rose blanche” se cache quelque part
dans son altitude morale, dans sa formidable noblesse.

Le temps de la guerre n’est pas un temps de courage et de sacrifice pour
tout le monde. Beaucoup sont ceux qui se cachent ou ceux qui profitent,
ceux qui dénoncent leurs voisins ou ceux qui font des spéculations dans
une économie de survivance. Il y a aussi la catégorie des “gens
simples”, honnêtes, mais trop malades ou fatigués pour accomplir des
actes d’héroïsme.

A côté de cette multitude “La Rose blanche” semble presque une
création
surréaliste! Assumer ses conviction avec foi et entêtement jusqu’à la
mort semble trop “romantique” de nos jours. Pourtant, ils l’ont fait et
les preuves sont là.

*

Jean l'EtrangerDans un autre milieu et quelques années plus tard seront
emprisonnés et torturés les membres d’un groupe culturel et religieux de
Bucarest, appelé “Le buisson ardent” (en l’honneur de Notre Dame,
préfigurée dans le buisson ardent du livre de l’Exode). Ce sont des gens
formés en Occident, en France, en Allemagne – des universitaires, des
poètes, des journalistes, de prêtres et quelques étudiants. Au
début des
années ’40, le cercle commence comme une société de
conférences
dominicales sur des thèmes religieux.

Mais à la fin de l’année 1943 arrive au sein de ce groupe, un starets
russe, Jean l’Etranger, réfugié en Roumanie après la bataille de
Rostov,
sur le fleuve Don. Il avait pris les ordres dans le célèbre monastère
d’Optina, qui avait inspiré des pages inoubliables à l’auteur des
“Frères Karamazov”.

Les membres du “Buisson ardent” n’étaient pas des jeunes gens entre 22
et 25 ans, mais des personnes mûres, respectés dans leurs domaines
d’activité. La jeunesse du “Buisson ardent” consiste pourtant dans le
même soif de liberté intérieure. Ils ne l’apprendront qu’après
ce que
Jean l’Etranger leur enseignera la discipline de la prière hésychaste,
la fameuse “prière de Jésus”, la prière incessante. Mais après
l’entrée
des troupes soviétique à Bucarest, la situation change, et le Jean
l’Etranger doit rentrer de force dans son pays. On n’aura plus jamais
des nouvelles de lui.

Certains des membres ont été emprisonnés avant la période
1953-1958,
mais cette période représente le moment même où le nom du
groupe devient
l’emblème d’un fameux procès de type stalinien, “Le procès du Buisson
ardent”. Ils seront tous emprisonnés pendant des longues années –
certains d’entre eux ne sortiront jamais, sans qu’on puisse toutefois
connaître l’endroit exact de la fosse commune où leurs corps ont
été jetés.

*

le buisson ardentPerdre la vie ou la liberté civile pour un bouquet
d’idées, peut nous sembler aujourd’hui, en temps de paix, une chose
assez étrange. Peut-être parce que nous ne connaissons pas la pression
qu’exercent la guerre où le totalitarisme vécus au quotidien. Pourtant,
ni “La Rose blanche”, ni “Le Buisson ardent” n’ont manifesté leur
résistance par des actes terroristes afin de dire leur désespoir, leur
soif de liberté, leur exaspération devant la pauvreté spirituelle de
leur environnement.

Avec la “Rose blanche” on comprend mieux la phrase (apparemment
sibylline) du Tractatus wittgensteinien – “L’éthique c’est
l’esthétique”. L’attitude essentielle de la “Rose blanche” peut être
caractérisée positivement par un faux oxymore: “le courage tendre”... Ce
type de courage avait ajouté à leur cause parfaitement juste un surplus
de pureté, qui rend à tout jamais leurs actions plutôt éthiques
que
politiques.

Aujourd’hui, nous le savons malheureusement trop bien, le courage ne
peut être qu’agressif, musclé. Mais “La Rose blanche” et “Le Buisson
ardent” nous apprennent une autre leçon, une leçon dure à assimiler,
car
non-violente et qui pèche, dira-t-on, par trop d’idéalisme.

Mihail Triscas
Cambridge (30 septembre) – Paris (6 octobre)

http://www.orthodoxesaparis.org/bouquinerie/mihai_triscas/sophie-scholl-et-la-rose-blanche
.htm

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